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100 jours: Joe Biden est-il vraiment le nouveau Roosevelt?

Confrontés tous les deux à une crise sans précédent, les deux présidents initialement plutôt centristes se sont convertis à l'Etat providence. Et si les crises qu'ils ont à affronter sont très différentes, c'est la transformation du pays leur véritable objet.

"M. le président, si votre programme réussit, vous serez le plus grand président de l'histoire américaine. Si cela échoue, vous serez le pire."

Alors qu'il venait d'être élu président des Etats-Unis en 1933, Franklin D. Roosevelt eut cet échange avec un visiteur de la Maison-Blanche, rapporte le journaliste Jonathan Alter dans son livre "The Defining Moment" sur les 100 premiers jours de la présidence de "FDR".

"Si ça échoue, aurait répondu Roosevelt, je serai le dernier."

L'Histoire a démontré que son premier New Deal (programme d'investissement massif de l'Etat) n'a pas échoué sans toutefois totalement réussir. Et alors que Joe Biden fête aujourd'hui ses 100 jours à la tête de l'Etat fédéral, les comparaisons avec son glorieux ainé sont nombreuses.

C'est d'ailleurs Roosevelt lui-même qui a "inventé" ce concept politique de 100 jours. Cette période ne représente aucune réalité légale et c'est selon les historiens, le président lui-même qui a établi ce délai afin qu'on mesure son succès. Qu'ont en commun les 100 premiers jours des deux présidences?

D'abord l'arrivée aux commandes au coeur d'une crise historique. La dépression des années 30 qui a succédé au krach boursier de 1929 pour Roosevelt, la crise du Covid pour Biden.

Ensuite, des réformes prises en urgence pour tous les deux. Dès le lendemain de son arrivée au pouvoir Roosevelt décréta la fermeture de toutes les banques du pays afin d'éviter les faillites en chaînes. S'ensuivirent 15 autres lois plus ou moins improvisées concernant l'agriculture, l'industrie, le chômage avec notamment la création d'un corps civil de conservation du patrimoine.

20% du PIB américain en dépenses publiques

Côté Biden ça n'a pas traîné non plus. Le soir même de son investiture, le président a signé dix-sept décrets instituant entre autres le retour des Etats-Unis dans les accords de Paris ou encore le port du masque obligatoire dans les lieux fédéraux.

Mais c'est sur la politique d'investissement public que la proximité semble la plus flagrante entre les deux présidents. Et notamment sur le parcours. Que ce soit Roosevelt ou Biden, les deux candidats n'étaient pas les plus à gauche parmi les démocrates. Et ils se sont pourtant rapidement convertis à l'Etat providence une fois arrivés aux manettes.

Rompant tous les deux avec le cycle précédent de libéralisation les deux présidents n'ont pas hésité à sortir le carnet de chèques. Le premier dans l'inspiration du courant keynésien de l'époque pour sortir de la crise (bien que Keynes n'ait écrit sa "Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie" qu'en 1936 et que sa rencontre avec Roosevelt en 1934 avait laissé ce dernier dubitatif), le second face à l'urgence d'une crise sanitaire sans précédent et un changement de doxa sur les bonnes pratiques en matière de dette publique.

Ainsi depuis son arrivée à la Maison-Blanche, le président Biden a fait voter pour 4200 milliards de dollars de nouvelles dépenses publiques. Un record historique qui représente 20% du PIB américain!

Le premier plan de 1900 milliards a été approuvé en mars et consistait à venir en aide aux foyers américains touchés par la crise et les restrictions avec l'envoi de chèque de 1400 dollars. Mais c'est surtout avec le second plan de 2300 milliards de dollars destiné à moderniser les infrastructures du pays que Biden marche dans les pas de son prédécesseur des années 30.

Routes, ponts, tunnels, transports publics... Joe Biden veut remettre le pays à neuf et faire entrer son pays dans la modernité.

"Il y a beaucoup de chose à réparer aux Etats-Unis, mais faire une couche de goudron sur Madison Avenue, ce n'est pas à cela que pense Joe Biden: il pense à des infrastructures sur la durée, aux énergies propres, comme les éoliennes, aux transports propres, comme les trains à grande vitesse", explique Gregori Volokhine de Meeschaert Financial Services sur BFM Business.

L'explosion de la dette publique

Une politique de grand travaux que Joe Biden compte financer en partie en augmentant fiscalité sur les entreprises et les plus riches. Et surtout en s'endettant. Si la réforme fiscale devrait faire entrer 2800 milliards de dollars dans les caisses, ses dépenses laissent un trou de plus de 1400 milliards de dollars. D'autant que le locataire de la Maison-Blanche planche sur un plan santé qui pourrait coûter 1000 milliards de dollars de plus. La dette publique américaine qui représentait 98% du PIB en 2020 va grimper à près de 130% cette année.

Les échelles sont différentes mais Roosevelt avait suivi le même chemin. Le budget américain à l'équilibre à son arrivée au pouvoir va tomber dans le rouge en 1934 à hauteur de 5,5% du PIB. La dette publique doublera elle entre 1931 et 1939 au terme des différents New Deals, passant de 20 à 43% du PIB (avant d'exploser à plus de 120% dans les années 40 pour financer l'effort de guerre).

Si les recettes sont similaires, les deux présidents sont toutefois face à des situations différentes. Roosevelt tentait de sortir les Etats-Unis d'une crise économique et sociale très dure et dont le pays ne semblait pas pouvoir se sortir. Lorsque Roosevelt arrive au pouvoir, l'économie américaine se contracte de 12,9% et le taux de chômage atteint des niveaux faramineux de près de 25% de la population active. Le tout dans un contexte d'effondrement du système financier.

Les Etats-Unis de Joe Biden sont dans une situation bien différente. Certes le pays a traversé une crise violente en 2020 avec une chute de 3,5% du PIB et une explosion du chômage. Mais le redécollage semble aussi rapide que l'effondrement. Après s'être envolé à près de 15% de la population active, le taux de chômage est retombé à 6% en avril 2021. La croissance américaine devait atteindre les 6,5% cette année et effacer le recul de l'année précédente.

Retour de l'inflation ou nouveau rêve américain?

Sur le plan purement économique le plan Biden paraît donc disproportionné quand celui de Roosevelt répondait à une urgence. Les sommes investies par le nouveau président américain font craindre à certains économistes un risque de surchauffe. L'inflation -si elle reste pour l'heure limitée- repart à la hausse aux Etats-Unis (+2,6% en mars). Ainsi Larry Summers l'ancien secrétaire d'Etat au Trésor de Bill Clinton et Olivier Blanchard l'ex-chef économiste du FMI craignent un dérapage inflationniste de l'économie américaine qui pousserait la Fed à resserrer sa politique monétaire et donc à terme à limiter la croissance.

C'est d'ailleurs ce qu'avaient connu les Etats-Unis en 1937 lors de la deuxième crise méconnues des années 30. Face au risque inflationniste, la Fed avait contraint les banques à doubler leur taux de réserve financière et le gouvernement avait drastiquement réduit les dépenses fédérales pensant que la crise était passée. L'économie américaine s'effondra à nouveau (-4,5% pour le PIB en 1938) et le chômage passa de 14 à 19%. Perfusée à la dépense publique, l'économie fut débranchée trop vite. Une conséquence sombre du New Deal qui vient ternir son légendaire succès.

Pour autant l'un comme l'autre ont la même stratégie: profiter de la crise pour transformer le pays. La Work Progress Administration créée dans le cadre du New Deal qui avait en charge les grands travaux est à l'origine de la construction de 1 million de kilomètres d'autoroutes, de la construction ou de la rénovation de 110.000 écoles, gares, bureaux de poste, de 124.000 ponts, de 135.000 km de canalisations, de milliers de parcs et de près de 20.000 terrains de sport... Des infrastructures qui a défaut d'avoir permis aux Etats-Unis de sortir de la crise des années 30 ont certainement contribué à l'essor économique des années d'après-guerre.

L'ambition de rénover l'Amérique est la même chez Biden aujourd'hui. Le parti de la gauche américaine estime que le pays est arrivé au terme du cycle de libéralisation enclenché au début des années 80 avec Reagan. Et si cette ère a permis un développement économique, une création de valeur sans précédent, un cycle d'innovation avec le numérique qui ont permis aux Etats-Unis d'asseoir leur puissance, cela s'est fait au détriment du pays qui n'a pas profité, estiment les démocrates, de la même dynamique.

"Les infrastructures sont délabrées, le système de canalisations date de la guerre de Sécession, un quart des ponts est structurellement déficient. Le secteur le plus dévasté est l'enseignement: 30% des lycéens quittent l'école sans diplôme. Le rêve américain semble avoir définitivement tourné au cauchemar", écrivait en 2010 la journaliste Arianna Huffington dans son livre "L'Amérique qui tombe" qui a nourri la pensée démocrate cette dernière décennie.

Joe Biden a en tout cas mis 4200 milliards sur la table pour tenter de relancer ce "rêve américain".

Frédéric Bianchi
https://twitter.com/FredericBianchi Frédéric Bianchi Journaliste BFM Éco