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Composer (le thème) n’est pas jouer

Un thème pour deux hommes. Après la sortie du premier volet de la franchise James Bond contre Dr. No en 1962, une guerre a longtemps fait rage dans le monde de la musique entre deux compositeurs de renom : John Barry et Monty Norman. Les deux hommes se sont en effet disputés la paternité du thème culte qui ouvre tous les épisodes de la franchise. Un thème, une signature et même un emblème pour l’agent 007.

La confusion de cette paternité autour du James Bond Theme vient du fait que les producteurs du premier film de la saga, insatisfaits de la musique composée à l’origine par Monty Norman sur ce long-métrage, ont appelé en urgence John Barry pour réécrire la bande-originale. Ce dernier a alors réorchestré le thème principal, avec la réussite qu’on connaît. Seulement, si John Barry a permis à cette musique de séduire le monde entier et donner le ton et la couleur musicale à la franchise de l’agent 007, c’est bien Monty Norman qui est crédité comme son auteur et touche les royalties depuis plus de 50 ans.

En Angleterre, le Sunday Times publiera en article en 1979 pour expliquer que Monty Norman n’est pas l’auteur de ce thème culte. La Haute Cour de Justice de Londres tranchera en 2001 après un interminable procès. Le compositeur touchera 42.000 euros de dommages et intérêts. L’affaire coûtera plus de 700.000 euros au journal britannique. Car Monty Norman est bien l’homme derrière ce thème (l’un des plus célèbre du 7ème Art). Comme il ne l’a jamais caché, le compositeur s’est d’ailleurs très largement inspiré de son travail sur la comédie musicale Bad Sign, Good Sign pour le composer. Une comédie musicale qui ne verra d’ailleurs jamais le jour. Mais cette bataille lui aura sans doute coûté sa carrière de compositeur de musique de films à Hollywood…

Good Sign, Bad Sign a beaucoup de similitudes avec…

… le célèbre thème de James Bond.

Les premières notes du fameux James Bond Theme créé par Monty Norman

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John Barry, on ne compose que onze fois

© Odd Andersen/AFP

Bien qu’il ne soit pas l’auteur du thème principal de James Bond, John Barry reste LE compositeur emblématique de la franchise à laquelle il donnera véritablement son identité musicale. Le compositeur, âgé de 29 ans à peine lorsque les producteurs l’appellent pour mettre en musique James Bond contre Dr No en 1962 composera au cours de sa carrière onze volets de la saga. L’homme a habillé musicalement les aventures du flegmatique agent 007 en lui donnant le ton et style jazzy qui ne quittera plus la franchise. Inconnu quand il débarque dans l'univers «jamesbondien», le compositeur deviendra au fil des épisodes de la saga l’un des maîtres absolus de la musique de film à Hollywood, à l’instar de John Williams, Ennio Morricone, Lalo Schifrin ou Jerry Goldsmith.

John Barry, à qui l’on doit le générique mythique de la série Dangereusement vôtre ou les partitions de Danse avec les loups, Out of Africa, Le Lion en hiver ou Macadam Cowboy a mis en musique des James Bond à la fois portés par Sean Connery (On ne vit que deux fois, Bons baisers de Russie, Goldfinger…), George Lazenby (Au service secret de Sa Majesté), Roger Moore (L’homme au pistolet d’or, Moonraker…) ou Timothy Dalton (Tuer n’est pas jouer). C’est avec ce dernier volet sorti en 1987 que John Barry tire sa révérence dans cette franchise pour laquelle il se plaisait à résumer son travail au New York Times à «des musiques de Mickey Mouse à plusieurs millions de dollars»

Tombé dans la marmite du 7ème Art depuis l’enfance (son père possédait huit salles de cinéma dans lesquelles il se rendait dès l’âge de 3 ans), John Barry aura consacré la majeure partie de sa carrière à la musique de films. Une carrière qui, sans James Bond, n’aurait peut-être pas eu la même envergure. Mais si John Barry doit beaucoup à James Bond. L’agent 007 doit aussi beaucoup à John Barry. En 2001, dans une interview accordée aux Inrocks, le compositeur britannique revenait d’ailleurs sur ses 25 années passées à écrire les mélodies et thèmes qui accompagnaient les aventures du bondissant James : «C’est, de manière indéniable, le sceau de ma carrière : j’ai composé onze BO de James Bond. » Et d’évoquer ce que le héros lui inspirait : « James Bond, le personnage, je n’arrive pas à lui en vouloir. Surtout quand il était incarné par Sean Connery, le James Bond suprême… Lui seul pouvait s’en sortir en récitant des textes aussi atroces et bourrés de clichés. Dans les années 60, on me reprochait de vivre comme James Bond : les filles, les voitures de sport… Pourtant il ne m’a jamais fait fantasmer. » Mais il l’aura, en tant que compositeur, beaucoup inspiré.

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Un seul compositeur ne suffit pas

Si le record de John Barry (11 bandes-originales de James Bond au compteur) sera difficile à battre, d’autres compositeurs ont été sollicités pour mettre en musique les différents volets de la saga. Certains, comme George Martin, producteur des Beatles, pour Vivre et laisser mourir (1973), Marvin Hamlisch pour L’Espion qui m’aimait (1977) ou Michael Kamen pour Permis de tuer (1989) n’ont été mis à contribution qu’une seule fois.

Arrivé sur Demain ne meurt jamais (1997), David Arnold, à qui l’on doit les musiques de Stargate ou Independence Day, va également imposer sa marque sur la franchise le temps de cinq volets. Il assurera notamment la transition entre le James Bond version Pierce Brosnan et le James Bond plus musclé version Daniel Craig. Si le compositeur britannique suit les jalons posés par John Barry, il donne cependant un véritable coup de fouet à la saga en créant lui aussi des thèmes devenus indissociables de la franchise.

Avec l’arrivée de Sam Mendes aux commandes pour Skyfall et 007 Spectre, c’est le compositeur fétiche du réalisateur, Thomas Newman (American Beauty, Le monde de Nemo, WALL-E…), qui vient ajouter son nom à la liste des (00)7 compositeurs qui ont contribué à écrire la bande-originale d’un James Bond.

George Martin
George Martin (1 James Bond)
Michael Kamen
Michael Kamen (1 James Bond)
Marvin Hamlisch
Marvin Hamlisch (1 James Bond)
David Arnold
David Arnold (5 James Bond)
Thomas Newman
Thomas Newman (2 James Bond)

Zoom sur Eric Serra : un Frenchie dans la franchise

Eric Serra - The Goldeneye

En 1995, après six ans d’absence James Bond revient au cinéma avec un nouveau visage, celui de Pierce Brosnan, dans Goldeneye. Et pour composer la musique de ce 17ème volet, le réalisateur Martin Campbell va faire appel à un compositeur français, Eric Serra. Le fidèle complice de Luc Besson (il a composé les musiques de tous ses films, à l’exception de Angel-A et Malavita) a la lourde tache d’habiller musicalement les nouvelles aventures de l’agent britannique. En concert au Grand Rex en octobre dernier, le compositeur confiait sa fierté d’être « entré dans la légende de James Bond ». Pour son unique incursion dans l’univers de l’espion britannique, Eric Serra n’aura pas hésité à intégrer des sonorités très rock, se démarquant ainsi des partitions de ses prédécesseurs. La bande-originale laissera aux puristes de James Bond un goût (injustement) un peu amer. A sa décharge, Eric Serra confiera à l’époque qu’on ne lui avait donné qu’une trentaine de jours pour composer toute la musique du film.

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Shirley Bassey, Madonna, Paul McCartney,
Tina Turner… Casting royal

Depuis Goldfinger, sorti en 1964, la chanson du générique des James Bond focalise toutes les attentions. Un James Bond sans une chanson digne de ce nom ne serait pas véritablement un James Bond. Et pour signer la musique de ce générique, les plus grands noms ont été mobilisés. De Shirley Bassey pour Goldfinger à Sam Smith pour 007 Spectre, c’est un véritable défilé de stars qui s’est invité dans la franchise. Tom Jones dans Opération Tonnerre, Nancy Sinatra dans On ne vit que deux fois, Duran Duran dans Dangereusement vôtre, Paul McCartney dans Vivre et laisser mourir, Tina Turner dans Goldeneye (avec un titre composé par Bono et The Edge), Sheryl Crow dans Demain ne meurt jamais, Madonna dans Meurs un autre jour ou Adele dans Skyfall ont ainsi eu l’honneur d’interpréter le titre d’un épisode de la saga. En plus d’avoir été (pour la plupart) des tubes planétaires, ces chansons ont en commun de s’inscrire dans la tradition musicale des James Bond et de coller à l’époque à laquelle sort le film en sollicitant un chanteur à succès. La recette a fait ses preuves. A chaque sortie d’un nouveau volet, la chanson du film est au moins aussi attendue que le film lui-même. Tout comme le générique, à l’esthétisme toujours soigné, qui habille ces chansons et s’inscrit dans une veine à la fois hybride, obscure et sensuelle. Dans James Bond, la musique s’écoute et se regarde…

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Les oscars sont éternels

Bien que la franchise James Bond ait donné naissance à de nombreux tubes depuis 1962, il aura fallu attendre 51 ans pour qu’un film décroche enfin l’Oscar de la meilleure chanson. En 2013, Adele et son co-auteur Paul Epworth remportent la prestigieuse statuette lors de la 85ème cérémonie des Oscars grâce à leur titre Skyfall, la chanson thème du film éponyme de Sam Mendes porté par Daniel Craig. La chanson (la quatrième issue d’un James Bond à être nommée aux Oscars après Live or Let Die, Nobody Does It Better et For Your Eyes Only) atteint les sommets dans les charts aux quatre coins du monde. Celle qui avait hésité à interpréter la chanson, redoutant la « pression que représentait l’écriture d’une chanson de Bond » finira par confier que le travail sur ce titre, enregistré dans les studios d’Abbey Road à Londres, restera l’une des expériences « les plus excitantes de sa carrière » et « l’une des plus grande fierté » de sa vie. Mais le succès de Skyfall ne lui est pas tombé du ciel.

Adele interprète Skyfall lors de la 85ème cérémonie des Oscars.
Adele et Paul Epworth viennent chercher leur récompense pour Skyfall sur scène.

A noter

Si le talentueux John Barry, disparu en 2011, a récolté cinq Oscars au cours de sa carrière (Meilleure chanson pour Vivre libre et Meilleure musique originale pour Vivre libre, Le lion en hiver, Out of Africa et Danse avec les loups), il n’a en revanche jamais été nommé pour l’un des onze volets de la saga James Bond. La franchise a malgré tout été nommée à deux reprises dans la catégorie Meilleure musique originale pour L’espion qui m’aimait de Marvin Hamlisch en 1978 et Skyfall de Thomas Newman en 2013.

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Permis de jouer

Certains mettent des semaines (voire des mois) à composer la chanson qui collera parfaitement à l’univers de James Bond. Sam Smith, à qui la production a offert le privilège de composer la chanson de 007 Spectre a, lui, mis… 20 minutes. Le chanteur britannique, lauréat de quatre prix lors des 57ème Grammy Awards en 2014, a confié à la BBC1 qu’après la lecture du script, il n’avait pas rencontré de difficultés pour écrire Writing’s On The Wall, le titre du générique des 24ème aventures de l’agent 007 au cinéma: « Je n’ai jamais écrit une chanson aussi rapidement, ça m’a pris 20 minutes ! » La productrice Barbara Broccoli et le réalisateur Sam Mendes ont aussitôt été convaincus. « C’est l’un des plus grands moments de ma carrière. Je suis tellement excité de prendre part à cet iconique héritage britannique et de rejoindre l’incroyable liste d’artistes, parmi lesquels certaines de mes plus grandes inspirations musicales » avait fait savoir l’interprète de Stay with me sur les réseaux sociaux. Une chance que n’ont pas (encore) eu Lana Del Rey, Ed Sheeran ou Ellie Gouldin, un temps pressentis pour composer la musique de ce très attendu 007 Spectre. Pour eux, il faudra encore attendre un peu pour obtenir le permis de jouer pour James.

Writing's On The Wall de Sam Smith pour 007 Spectre
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Les 007 commandements de la chanson d’un James Bond

1.  Trouver un interprète britannique pour respecter les origines du célèbre agent. Même si quelques artistes ont fait exception à la règle comme Madonna, Sheryl Crow ou Tina Turner…

2.  S’appuyer sur le titre original du film est un vrai plus. Rares sont les chansons à avoir fait abstraction de cette règle. Parmi les « frondeurs »: Sam Smith avec Writing’s on the Wall pour 007 Spectre, Chris Cornell avec You Know My Name pour Casino Royale ou Jack White et Alicia Keys avec Another Way to Die pour Quantum of Solace.

3.  Prendre un chanteur en vogue multiplie vos chances. Sam Smith est l’archétype de l’artiste à la mode sollicité par EON Productions en plein succès, comme pouvait l’être Adele en 2013. Mais si vous vous appelez Madonna ou Tina Turner, cela marche aussi, quelle que soit l’époque.

4.  Jouer la sécurité et opter pour une voix féminine. Shirley Bassey, Nancy Sinatra, Lulu, Carly Simon, Sheena Easton, Rita Coolidge, Gladys Knight, Tina Turner, Sheryl Crow, Garbage, Madonna, Alicia Keys, Adele… Toutes ces femmes (ou ces groupes ayant une femme comme chanteuse) ont prêté leur voix aux différents génériques de la franchise. Si James Bond a souvent été considéré comme un incorrigible macho, reléguant ses James Bond Girl au rang de faire-valoir, ce sont pourtant bien des femmes qui, en très grand majorité, ont interprété les plus célèbres de ses chansons…

5.  Vous appeler Shirley Bassey multiplie vos chances d’être choisi. La chanteuse galloise, âgée de 78 ans, a été la seule artiste à chanter plusieurs fois la chanson phare d’un épisode de la franchise. Celle-ci l’a fait à trois reprises : pour Goldfinger en 1964, Les Diamants sont éternels en 1971 et Moonraker en 1979. En 2013, Shirley Bassey avait d’ailleurs accepté de monter sur la scène de la 85ème cérémonie des Oscars pour célébrer les 50 ans de la franchise James Bond. L’artiste aux 135 millions d’albums vendus à travers le monde avait ainsi prouvé qu’elle n’avait rien perdu de sa voix soul légendaire…

Shirley Bassey célèbre les 50 ans de James Bond au cinéma aux Oscars en 2013

6.  Faire pleurer James Bond est un gage de qualité. Lors de la sortie de Skyfall, Daniel Craig confia à la presse avoir versé des larmes en écoutant pour la première fois le titre d’Adele. « C’est exactement ce que j’attendais depuis le début. Je l’ai su dès les premières notes et la voix a ensuite fait le reste… J’ai pleuré ». On connaît le destin qu’a ensuite rencontré ce tube planétaire…

7.  Si composer la chanson ne vous suffit pas, vous pouvez aussi faire comme Madonna qui, pour Meurs un autre jour (2002) interpréta un rôle secondaire dans ce nouveau volet de la saga. Le temps d’une scène, elle donnait un cours d’escrime à James Bond (incarné par Pierce Brosnan). La star de la pop reste à ce jour la seule interprète du générique de James Bond à s’être invitée à l’écran.

Par Fabien MORIN