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Les GPS, facteurs indirects de la dégradation de l’état des ponts en France?

Un pont s'effondre au nord de Toulouse: un camion et une voiture tombent dans le Tarn

Un pont s'effondre au nord de Toulouse: un camion et une voiture tombent dans le Tarn - Google Maps

Le sous investissement dans un réseau vieillissant inquiète sur l'état des ponts en France. D'autant plus car d'autres facteurs amènent aussi des dégradations, comme les GPS, et leurs itinéraires au plus court sans prendre en compte d’éventuelles restrictions, souligne un rapport sénatorial paru en juin.

Pourquoi un camion de 45 tonnes a emprunté un pont interdit aux véhicules de plus de 19 tonnes? C’est l’une des questions qui se pose après l'effondrement d’un pont à Mirepoix-sur-Tarn (Haute-Garonne) ce lundi.

"Ce camion était composé du tracteur, du porte-charge et d’un très gros engin de forage, l’addition est donc très lourde en termes de poids, confie ce matin à BFMTV Eric Oget, maire DVD de Mirepoix-sur-Tarn (Haute-Garonne). On ne comprend pas que le chauffeur, connaissant les lieux et connaissant l’interdiction et la limitation de ce pont, se soit engagé avec un tel engin".

Selon l’élu, ce camion ne serait pas le premier, même s’il confiait sur RTL n’avoir jamais vu un poids lourd "de cette dimension là" sur le pont. Deux personnes ont perdu la vie dont le conducteur du poids lourd, tombé dans la rivière que traversait le pont, et une adolescente. Avec le camion, une voiture a aussi fini sa course dans la rivière.

Des poids lourds sur des ponts qui ne sont pas conçus pour les accueillir

A côté d'infrastructures plus que vieillissantes, et du sous-investissement dans leur entretien, la présence de poids lourds sur des ouvrages qui ne sont pas conçus pour les recevoir fait partie des facteurs de danger soulevés par les sénateurs fin juin, dans le rapport sur la mission sur la sécurité des ponts. Rapport intitulé: "Sécurité des ponts: éviter un drame". Cette mission avait été lancée après la catastrophe du pont de Gênes (Italie) le 14 août 2018, pour évaluer l’état des quelques 250.000 ponts routiers en France.

Des camions et véhicules de fort tonnage se retrouvent sur des ouvrages non adaptés car les conducteurs ont suivi le trajet indiqué par leur GPS, et n'avaient pas conscience des restrictions éventuelles de circulation. Ce qui constitue un "nouveau facteur" de dégradation, comme expliqué à la page 30 du rapport.

"Les plateformes de guidage constituent un vrai problème, pointe page 121 Philippe Herscu, conseiller en aménagement du territoire à l’Assemblée des départements de France, comme le relève L’Usine Nouvelle. Elles conduisent sur les routes et les ponts des camions en provenance d’Europe centrale, dont certains chauffeurs ne parlent même pas français, voire des engins agricoles particulièrement délétères pour les parapets, qui ne sont pas faits pour résister à de tels chocs."

"Nous avons des prestataires, qui agrémentent les GPS d’un certain nombre de données, qui sont généralement l’itinéraire le plus court, et nous voyons, bien souvent, dans la majorité des cas, des poids lourds étrangers, s’aventurer sur des itinéraires qui ne sont pas en adéquation avec le tonnage ou le gabarit du poids lourd qui est le leur", résumait ce mardi sur France Info Michel Dagbert, sénateur socialiste et co-rapporteur de cette mission sénatoriale.

"Waze n’est pas conçue pour les poids lourds"

L'opérateur de plateforme GPS Waze reconnaît ce manque d'adéquation avec les poids lourds, car tout simplement, son application n'est pas faite pour les conducteurs de poids lourds, mais ceux de voitures ou de deux-roues. 

"L’application de navigation communautaire Waze n’est pas conçue pour les poids lourds, nous explique un porte-parole de Waze. Lorsque vous installez l’application, elle vous demande de choisir entre l’un des trois types de véhicules disponibles: particuliers, taxis ou deux-roues. Les poids lourds et autres véhicules qui font l’objet de restriction de catégorie ou de gabarit ne sont pas pris en charge par Waze, qui ne peut donc pas leur proposer des trajets adaptés à ces restrictions".

Le conducteur du poids lourd accidenté à Mirepoix connaissait lui la région, comme le soulignait le maire de la commune à BFMTV. L’enquête devra déterminer pourquoi il a emprunté ce pont.

"Mieux orienter le trafic routier"

Pour le sénateur de l’Ain Patrick Chaize, lui aussi rapporteur de la mission sénatoriale, plus d’informations pourraient cependant être transmises aux conducteurs, via les GPS, les transformant en outil de sécurité.

"On pourrait améliorer les bases de données pour faire en sorte que les informations soient les bonnes et évitent de mettre les gens dans des situations d’insécurité", estime le sénateur sur France Bleu Occitanie.

La troisième mesure du rapport des sénateurs préconise ainsi de: "Mettre en place un système d’information géographique (SIG) national afin de référencer tous les ouvrages d’art en France, qui pourra être utilisé par les opérateurs de GPS pour mieux orienter le trafic routier".

"Ces données ouvertes pourraient être intégrées par les opérateurs de GPS pour éviter d'orienter le trafic routier, et notamment le trafic poids-lourds, vers des ponts qui ne sont pas conçus pour supporter de telles charges, précise le rapport. Ce SIG serait alimenté sur la base des données transmises par les gestionnaires de voirie et mis à jour à intervalle régulier par un opérateur national".

Cette solution pourrait avertir les conducteurs d’une situation à risques, alors même que plusieurs études américaines et européennes ont noté qu’en suivant leur GPS, des conducteurs de véhicules font parfois preuve "d’un désengagement par rapport à l’environnement" qui les entoure. Et peuvent faire preuve de moins de capacité à réagir

Or ces solutions existent déjà, comme le propose par exemple Tom-Tom. Le cartographe, développe des boîtiers nomades spécialement dédiés aux chauffeurs poids lourds, avec l'ensemble des restrictions de circulation liées à leurs véhicules.

"Plusieurs milliers d'ouvrages d'art sont référencés, avec les restrictions de gabarits, de tonnage, d'interdiction de transport de matières dangereuses, qui sont fournis au conducteur, selon la configuration de son GPS pour son véhicule", nous explique Vincent Martinier, directeur marketing de Tom-Tom. 

Le porte-parole de Tom-Tom ajoute que l'intégration de ces données dans ces boîtiers est le fruit d'un travail à la fois de cartographie du territoire, avec des véhicules dédiés, lecteurs de panneaux, et d'un travail de proximité avec les collectivités locales. Or, 90% des ouvrages d'art sont gérés par les départements et communes. "Si des données supplémentaires, en open-source ou autres, sont disponibles par la suite, nous les intégrerons bien entendu dans nos GPS", poursuit Vincent Martinier.

"25.000 ponts sont en mauvais état structurel"

Ces nouveaux facteurs de dégradation (avec les GPS, le rapport cite également le réchauffement climatique) ne font que s'ajouter aux principaux. Sur les 200 à 250.000 ponts routiers français, "25.000 ponts sont en mauvais état structurel et posent des problèmes de sécurité et de disponibilité", précise le rapport sénatorial, qui propose au total dix mesures pour améliorer l’état de ce réseau.

2800 ponts arriveraient prochainement en fin de vie. Le rapport en appelle ainsi à un plan Marshall afin de débloquer des fonds pour lancer une grande campagne de rénovation des ouvrages d’art français.

Pauline Ducamp