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Il y a 60 ans, la Triumph Bonneville devenait la moto la plus rapide du monde

60 ans séparent ces deux Bonneville. Celle de droite est sortie en 1959, celle de gauche en 2019

60 ans séparent ces deux Bonneville. Celle de droite est sortie en 1959, celle de gauche en 2019 - Triumph Motorcycles

354 km/h! C'est la vitesse enregistrée en septembre 1956 à Bonneville avec la bicylindre T120 de Triumph qui deviendra trois ans plus tard la Bonneville. Depuis 60 ans, cette moto indémodable incarne un art de vivre.

Eté 1956, Bonneville, Utah. Sur le lac salé où se déroule la speed week, un événement annuel durant lequel pilotes et constructeurs tentent de réaliser des records de vitesse. Fin août, l'Allemand Wilhelm Herz devient l'homme le plus rapide du monde dans la catégorie des moins de 1000 cm3 au guidon d'une NSU Max Standard avec une vitesse de pointe de 338,092 km/h.

Comme le raconte le site Motos Anglaises, la victoire est de courte durée. Quelques jours plus tard, Johnny Allen atteint 354 km/h sur une Triumph T120 carénée pour optimiser l'aérodynamique. Pour célébrer cette victoire qui l'a fait entrer dans la légende, le constructeur britannique décide de donner le nom de l'événement à la moto qu'il compte présenter en 1959. La Triumph Bonneville est dévoilée au public en 1958 pour une commercialisation l'année suivante, jusqu'à devenir une légende aujourd'hui. Impossible de passer une journée sans voir passer en ville cette moto qui a évolué depuis ses débuts sans renier son look des sixties.

Triumph Bonneville
Triumph Bonneville © Cycle Magazine

Symbole de la "coolitude" façon Steve McQueen

"La Triumph Bonneville est un élément à part entière de la pop culture, autant qu'Harley est attaché à l'histoire du rock depuis des décennies", explique Jean-Eric Perrin, auteur de "Rockers & Bonneville"*, un ouvrage superbement illustré de photos parfois inédites et de dessins de Lorenzo Eroticolor sorti en juin pour célébrer l'anniversaire de la moto.

"Dans les années 60 et bien après, les stars de la musique et du cinéma se sont tous affichés avec une Bonnie (surnom de la Bonneville, NDLR), à commencer par Bob Dylan qui s'en est offert une avec son premier cachet", raconte l'auteur, journaliste pour le magazine Cafe Racer et ancien de Best, Rock'n Folk et Rolling Stones.

En 1963, dans la célèbre scène de moto de la Grande Evasion, Steve McQueen, l'un des plus grands admirateurs de la marque aux Etats-Unis a exigé d'utiliser une Bonneville. L'acteur américain, qui était aussi pilote de moto professionnel sur Triumph, a même fait de la machine le symbole de la coolitude qu'elle est restée. Steve McQueen a tant et si bien incarné ce modèle qu'il est le seul à avoir une Bonneville à son nom.

En effet, le succès est mondial. "Dans les années 60, c'est la moto la plus vendue aux Etats-Unis, devant Harley", signale Jean-Eric Perrin. "A cette époque, le gros des ventes se faisait aux Etats-Unis où nous avons vendu 35.000 Bonneville. Partout dans le monde, les stars se faisaient photographier sur cette moto", confirme Eric Pecoraro, directeur du marketing et de la communication de Triumph France.

Pour les fans, Steve McQueen est celui qui incarne le mieux la Bonneville
Pour les fans, Steve McQueen est celui qui incarne le mieux la Bonneville © Rockers&Bonneville

La Bonneville a surtout été adoptée par un public populaire. "Pour les jeunes, elle incarnait la révolte, au même titre que le rock'n roll", explique l'auteur du livre. "Elle est née en même temps que le rock anglais". Les "Teddy Boys" ou "Ton up boys", noms que se donnaient les blousons noirs britanniques dans les années 60, ne rêvaient pas de Harley, mais de Bonnie ou de Norton.

Ces anglaises avait la même force de séduction auprès de leur aînés et cela dans toutes les couches sociales. Pour la petite histoire, Bill Shergold, le fondateur du Club 59, un groupe de motards londoniens, était pasteur. Il bénissait les machines avant chaque Cafe Racer, ces courses qui allaient d'un bar à l'autre à 100 mph (160 km/h) pour se retrouver au Ace Cafe, près de Londres, qui est resté un lieu de pèlerinage des motards du monde entier.

"Rockers & Bonneville"
"Rockers & Bonneville" © "Rockers & Bonneville"

13 années de sommeil pour redémarrer plein pot

En 1973, le constructeur britannique tente de faire face à l'arrivée des japonaises, plus puissantes que les anglaises. La T120 de 650 cm3 cède la place à la T140 de 744 cm3. C'est celle que Richard Gere chevauche dans le film Officier et Gentleman (1982). Mais Honda grignote peu à peu le marché avec sa CB 750, une moto puissante, sans fuite d'huile et capable de démarrer par tous les temps en appuyant sur un simple bouton. "C'est le début de la culture 'motard pilote' qui reposait sur des machines extrêmement puissantes", explique Eric Pecoraro.

Les constructeurs britanniques prennent ces innovations de plein fouet. Triumph et BSA sont absorbés par Norton-Villiers. En 1975, les ouvriers de l'usine d'assemblage des Bonneville à Meriden créent une coopérative pour sauver le modèle. Les pièces n'étant plus produites, ils assemblent des motos avec les stocks restants et font appel à des sous-traitants, comme l'italien Moto Guzzi.

Ils ne tiendront que 5 ans. John Bloor, un milliardaire passionné de motos sauve Triumph du naufrage et décide de construire une usine à Hinckley. En 1988, il rachète la marque créée en 1902 pour la moderniser. Ce sauvetage passe par l'arrêt de la vieille Bonneville. 

Un rassemblement de Triumph pour les 60 ans de la Bonneville à l'occasion du Cafe Racer Festival
Un rassemblement de Triumph pour les 60 ans de la Bonneville à l'occasion du Cafe Racer Festival © Cafe Racer Festival

Coup de théâtre 13 ans plus tard. John Bloor décide de relancer la Bonneville en 2001. "Elle avait gardé ses fidèles qui ne cessaient de réclamer son retour", explique le porte parole de Triumph France. En revenant, elle est non seulement accueillie par les nostalgiques, mais trouve un nouveau public grâce à la tendance néo-rétro qui préfère la moto plaisir. "Nous avons connu tous les publics, les blousons noirs britanniques fous de vitesse, les stars du cinéma ou du rock, les quinquas nostalgiques, puis aujourd'hui, des citadins trentenaires qui aiment son côté à la fois puissant et rassurant".

Pour Jean-Eric Perrin, ce succès confirme le caractère particulier de la Bonnie. "Elle est chargée d'histoire et c'est ce que cherche une nouvelle clientèle de hipsters barbus et tatoués, ainsi qu'un large public féminin. Après avoir été une machine sauvage façon Marlon Brando, elle est devenue une moto plaisir qui a su conserver son ADN rock", constate l'auteur du livre.

The Distinguished Gentleman's Ride
The Distinguished Gentleman's Ride © The Distinguished Gentleman's Ride Fondation

Chaque année, on peut voir des Bonneville lors de la Distinguished Gentleman's Ride, une virée en motos caritative sponsorisée par Triumph dans une centaine de pays. En France, lors du Cafe Racer Festival, la T120 a été à l'honneur pour les 60 ans de la gamme. Les clubs Bonneville de toute la France se sont rejoints à Linas-Monthléry pour une parade de 500 motos.

Pour l'auteur de "Rockers & Bonneville", l'histoire de la Bonneville dépasse le cadre de la moto. "Elle porte à elle seule un pan de l'histoire du rock. La Bonneville est au centre d'une mythologie lifestyle, c'est pour cela que consciemment ou non, beaucoup de gens veulent en posséder une". En effet, les ventes en témoignent. "Depuis 1959, Triumph a vendu environ un demi million de Bonneville, du jamais vu", estime Eric Pecoraro.

Aujourd'hui, c'est surtout une gamme composée de plusieurs modèles pour séduire tous les profils et faire face aux concurrents qu'ils soient japonais, indiens ou américains. La Bonnie est déclinée en néo rétro, en moto tout-terrain avec les Scrambler, en roadster ou en Bobber. Tous ces modèles sont répertoriés dans le livre de Ian Falloon** publié en début d'année pour les 60 ans du modèle. Demain peut-être une Bonnie électrique, qui sait?

Les motos récentes ont la cote, mais les vieilles Bonneville s'arrachent désormais à prix d'or. On en trouve encore quelques unes de 1959. Pour s'en offrir une, il faut disposer d'un budget d'au moins 25.000 euros selon son état et la qualité de la restauration. Et si elle a appartenu à une célébrité, les prix s'envolent. En mars dernier, l'une des Triumph de Steve McQueen a été vendue aux enchères pour plus de 155.000 euros. Le prix de la coolitude.

* "A Motorcycles Story of Rockers & Bonneville", par Jean-Eric Perrin, 168 pages, GM Editions, 49 euros.

** "Triumph Bonneville 60 ans, par Ian Falloon, 208 pages, éditions ETAI, 59 euros.

Pascal Samama
https://twitter.com/PascalSamama Pascal Samama Journaliste BFM Éco