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En covoiturage, à vélo ou à cheval: ces Français s'organisent face à la hausse du prix de l'essence

La flambée des prix des carburants, les Français qui travaillent en zone rurale la subissent de plein fouet. Vélo, covoiturage, équitation et parfois même démission... Des Français racontent à BFMTV.com comment ils manient "l'art de la débrouille" pour s'en sortir financièrement.

Tous les matins à 7h30, Pauline Couzier prend la route avec Maud et Catherine. Les trois ne se connaissaient pas il y a encore quelques semaines. Mais depuis la mi-mars, elles partagent chaque jour 70 km aller-retour entre L'Isle-Jourdain et Auch (Gers) pour se rendre au travail.

La jeune femme de 34 ans s'est lancée dans l'aventure du covoiturage quotidien après avoir signé un nouveau CDD. "Dès que j'ai su que j'allais travailler à des horaires fixes à 40 km de chez moi pendant minimum 7 mois, j'ai sauté sur l'occasion", explique Pauline Couzier à BFMTV.com.

"À ce moment-là le prix de l'essence était tellement haut que j'ai tout de suite créé un groupe Facebook d'entraide et de recherche de covoiturages locaux", raconte cette intervenante sociale, rapidement contactée par deux cadres d'une cinquantaine d'années intéressées pour partager son trajet.

"Le seuil des 2 euros, un vrai effet psychologique"

Le prix du litre d'essence ou de gazole s'est envolé depuis quelques semaines, dépassant même par endroits la barre des 2 euros. De quoi atteindre le portefeuille des Français, qui sont une écrasante majorité à se rendre au travail en voiture.

"Au début j'avais pensé faire le trajet en train mais les transports en commun, c'est une catastrophe ici", témoigne Pauline Couzier. "Déjà, ça n'est pas donné, et en plus ça ne correspond pas du tout au niveau de mes horaires de travail. Je serais toujours arrivée 40 minutes trop tôt ou trop tard."

Dans un communiqué, la plateforme de covoiturage BlaBlaCar confirme avoir enregistré "un pic (de réservations) sans précédent en mars 2022" avec un total de "36 millions de sièges proposés sur cette période". Pour l'entreprise, "le seuil de 2 euros le litre a eu un vrai effet psychologique sur le Français".

"L'art de la débrouille"

"Notre principe, c'est que chacune prend sa voiture à tour de rôle", explique Pauline Couzier. "On a un bocal partagé pour nos frais de carburants, dans lequel chacune met ce qu'elle peut." Maud et Catherine, dans une situation financière plus confortable qu'elle, n'hésitent pas à contribuer davantage. "Elles savent que j'ai des petits revenus et veulent à peine que je prenne ma voiture! Ça me soulage énormément: elles sont très compréhensives."

C'est vraiment "l'art de la débrouille", poursuit Pauline Couzier. "Je réfléchis à toutes mes dépenses et j'optimise au maximum mes trajets. J'en suis au point où je n'exclus pas de faire du stop le matin quand elles ne peuvent pas. Et pour limiter les coûts au maximum, je dors un ou deux soirs par semaine chez ma sœur à Auch."
Un homme en train de mettre de l'essence dans son véhicule le 8 mars 2022.
Un homme en train de mettre de l'essence dans son véhicule le 8 mars 2022. © SEBASTIEN BOZON

Franz Bousségui, infirmier libéral, a préféré troquer sa voiture pour son vélo, pour pouvoir continuer à faire sa tournée des patients malgré la hausse des prix à la pompe. Tous les jours entre 7 heures et 19 heures, ce soignant sillonne les rues de Nice (Alpes-Maritimes) comme il avait l'habitude de le faire à ses débuts il y a 25 ans, quand il avait encore la vingtaine.

Il économise ainsi jusqu'à 80 euros par mois. Mais les journées sont plus physiques et il est parfois contraint de refuser de rendre visite à des patients vivant trop dans les hauteurs de Nice.

"Le passage aux 2 euros le litre, ça a été l'électrochoc", confie le quadragénaire niçois à BFMTV.com. "Je me suis dit: 'si je veux maintenir mon niveau de vie, je n'ai plus le choix'. Ça n'est plus possible... Sur un smic, ce n'est pas jouable."

35% de son salaire englouti en budget carburant

En tant qu'infirmier libéral, Franz Bousségui touche 2,50 euros bruts d'indemnité forfaitaire par déplacement. "Ça n'a pas bougé depuis plus de 10 ans", dénonce-t-il. "Ça nous coûte parfois plus cher de travailler qu'autre chose, rien que le temps de tourner dans le quartier pour trouver une place. "En plus, contrairement à d'autres secteurs d'activité, on ne peut pas répercuter cette hausse de quelconque façon car nos tarifs sont encadrés", note l'infirmier, malgré tout passionné par son travail.

Aurélien Minot s'est montré plus radical. "Payer 2 euros le litre juste pour aller bosser", "c'est non", pour cet employé d'un petit concessionnaire automobile de la Meuse. Il y a une quinzaine de jours, le jeune homme de 28 ans a tout simplement décidé de quitter son CDI dans l'espoir de trouver un poste plus proche de chez lui.

"J'ai fait le choix de démissionner par rapport au prix du carburant", affirme le jeune homme dans une vidéo publiée le 11 mars et vue plus de 1,3 million de fois sur Tiktok.

Depuis sa voiture, il détaille le coût que représente désormais pour lui le prix du gazole, à savoir près de 35% de ses revenus. "J'habite à 45 km de mon lieu de travail, donc 90 km par jour. En moyenne je fais un plein par semaine, ce qui me coûte 110 euros donc 440 euros dans le mois sur un salaire de 1260, je trouve que ça fait énorme. Sans compter l'entretien, l'usure de la voiture le crédit auto...

"Enfin bref à la fin du mois il ne me reste même pas 100 euros sur mon compte bancaire", conclut-il. "Donc fini les sorties..."

Pas de bus, 1 ou 2 trains dans la journée...

Interrogé par BFMTV.com, Aurélien Minot raconte avoir été contraint de réduire son budget loisirs ces derniers mois. "Avant j'allais au resto le vendredi et le samedi soir, ou je me permettais de m'acheter une belle pièce vestimentaire une fois de temps en temps avec l'argent que j'arrivais à mettre de côté. Maintenant ce n'est plus possible."

Cet employé de la Meuse, bientôt au chômage, juge "honteux qu'en France, des gens soient obligés d'arrêter de bosser pour pouvoir vivre décemment". Après avoir négocié une rupture conventionnelle avec son employeur, il estime qu'il lui restera plus d'argent à la fin du mois avec ses indemnités qu'avec son ancien salaire auquel il devait retrancher ses frais de transport.

Quand on lui demande pourquoi il ne se tourne pas vers les transports en commun, Aurélien Minot rit jaune.

"Il faut savoir qu'à la campagne, on est extrêmement mal desservis", répond-il. "Je n'ai pas de bus, la gare la plus proche de chez moi se situe à 20 km, et il n'y a qu'un ou deux trains qui passent dans la journée seulement."

Quant au covoiturage, "j'ai déjà regardé, je n'ai rien trouvé", justifie le jeune Meusien, qui exclut de déménager. "Je ne veux pas, c'est un choix personnel".

"C'est lourd, ce n'est pas normal"

Pour réduire sa facture de carburant tout en continuant à travailler, Louis Geneix a trouvé une autre parade, plus originale. Depuis lundi dernier, le jeune homme de 21 ans fait 15 km à cheval une à deux fois par semaine pour se rendre dans la brasserie d'Yssingeaux (Haute-Loire) où il travaille. À côté du restaurant, ce passionné d'équitation a aménagé un petit parc pour que sa jument, baptisée Éole, puisse attendre tranquillement, le temps qu'il finisse son service.

Au départ, Louis Geneix avait lancé l'idée sur le ton de la plaisanterie. "On se plaignait de la hausse des carburants entre collègues, et je leur avais dit que si ça continuait, ça deviendrait trop compliqué de faire le plein et que je n'aurais plus qu'à me déplacer à cheval", raconte à BFMTV.com le jeune homme d'une vingtaine d'années.

Avec la hausse des prix du carburant, le plein représentait pour lui un budget de "130 à 140 euros par mois". "Donc sur 1200 euros, ça fait quand même un sacré budget juste pour se rendre au travail", commente-t-il. "Ce n'est pas normal."

C'est la raison pour laquelle tous les matins, Louis se met en selle: après avoir mis toutes ses affaires dans des sacoches, le voilà parti pour 1h30 de cheval jusqu'à la brasserie (contre 15 minutes normalement en voiture). Cela permet à ce passionné d'équitation d'économiser 4 trajets hebdomadaires, soit 60 km par semaine - pas plus car "c'est assez fatiguant, autant pour la jument que pour moi".

Louis Geneix, serveur de 21 ans et sa jument Eole, âgée de 7 ans.
Louis Geneix, serveur de 21 ans et sa jument Eole, âgée de 7 ans. © BFMTV

"Je sais bien que tout le monde ne pourrait pas faire ça", sourit le jeune serveur. Son employeur, lui, n'y voit aucun inconvénient. "Tant que j'arrive à l'heure et que les clients sont contents, ça le fait sourire."

Jeanne Bulant Journaliste BFMTV