Syrie: peut-on se fier aux photos des victimes de Damas?

Les agences de presse qui ont diffusé les photos des victimes à Damas ont mené un travail d'investigation pour établir l'authenticité de ces documents. Pour l'AFP, cette question ne fait aucun doute. Le chef du bureau du Moyen-Orient explique.

Olivier Laffargue
Le 22/08/2013 à 14:54
Mis à jour le 22/08/2013 à 15:22
Vérifier l'authenticité de ces images est devenu un véritable travail d’investigation. (Ammar al-Arbini - Shaam News Network - AFP)

Quelques heures à peine après les premiers témoignages rapportant une attaque aux gaz neurotoxiques en banlieue de Damas mercredi matin, les fils photo des agences de presse ont commencé à se remplir d'images insoutenables. Elles ne font pas l'unanimité, dans le monde politique comme dans le monde médiatique.

Dans cette tragédie à huis-clos qu’est la guerre syrienne, le moindre document qui nous parvient est à la fois sujet à caution, et à la fois inestimable. Ces images sont pour le moment, avec les témoignages, les seuls documents qui permettent au reste du monde d’en savoir un peu plus sur ce qui s’est réellement passé. Peut-on s’y fier?

Les images ont été récoltées par les rebelles, ceux-là mêmes qui accusent Bachar al-Assad d’avoir ordonné une attaque chimique sur la population qui aurait occasionné plus de 1.700 morts.

L'origine des images

Les vidéos postées sur YouTube, et dont l’Agence France-Presse (AFP) a fait des captures d’écran, viennent du comité local d’Arbeen, soit de l’organisation rebelle directement. Les photos proviennent, elles, des photographes professionnels syriens de l’agence de presse Shaam News Network. De même que l’agence Sana est asservie au pouvoir syrien, Shaam est l’organe de propagande principal des rebelles.

Il n’existe aucun document indépendant du drame survenu. C'est la particularité du conflit syrien qui oblige les journalistes à travailler avec des informations qui, bien que véridiques, offrent une vision partielle des choses.

C’est la raison pour laquelle l’AFP, qui fournit des photos aux médias, inscrit cet avertissement sous chacune des images: “Source alternative, l’AFP n’est responsable d’aucune altération du contenu éditorial de ces images, leur date ou localisation, qui ne peuvent être indépendamment vérifiées”.

La connaissance du terrain et des sources

Pourtant, outre cette précaution légale, l’AFP est absolument certaine de l’authenticité de ces images. Patrick Baz, directeur photo pour le Moyen-Orient à Nicosie (Chypre) contacté par BFMTV.com, est formel: “Notre façon de travailler veut que si on a le moindre doute, on ne diffuse pas. Je préfère avoir une, deux, trois heures de retard sur la concurrence que de me planter. En particulier sur ce genre de conflit.”

Comment l’agence a-t-elle acquis cette certitude? La première garantie est la connaissance du terrain, et surtout celle des sources. “Nous ne sommes pas un bureau éloigné, ici. Nous sommes proches de nos sources, nous avons un contact personnel avec elles, nous parlons dans la même langue et nous avons une très bonne connaissance des problématiques locales.” Ce bureau, qui couvre toute la zone géographique, a acquis au fil des années une longue expérience avec le Liban, le conflit israélo-palestinien, l’Irak…

Shaam livre une information partielle et orientée, ce qui explique pourquoi les photos d'enfants sont si représentées dans ces images. Mais jusque-là, l'agence n'a jamais manipulé d’images, selon le photographe de l'AFP: “Nous connaissons très bien les gens de Shaam. Nous travaillons avec eux depuis le début, ils ne nous ont jamais trompé. J’ai moi-même formé une quinzaine de pigistes il y a quelques mois à la frontière turque.”

Un travail d'investigation

Ce n’est pas pour autant que les éditeurs photo du bureau accordent une confiance totale au matériel qu’ils reçoivent. “C’est devenu un véritable travail d’investigation. On connaît bien le terrain, on est capables de le reconnaître sur une photo ou une vidéo. On vérifie que les images sont faites au même endroit avec les mêmes personnes, on retrouve des points de repère, comme des sites touristiques.”

Beaucoup ne sont pas diffusées, en raison de doutes, mais également parce qu’elles manquent à leur qualité informative: “On ne fait pas du médico-légal, on ne publiera pas les photos les plus choquantes comme des gros plans sur des blessures. S’il n’y a pas d’information, elles ne servent à rien. Mais sinon, et même si elles sont extrêmement dures, c’est mon devoir de les diffuser, car c’est ce qui s’est passé.”

La vérification technique

Le bureau ne travaille que sur les originaux sortis directement des appareils photos, ce qui leur permet de contrôler que les métadonnées qui y sont liées correspondent. Les appareils photos numériques inscrivent automatiquement toutes sortes de données sur chaque photo qu'ils prennent: date, heure, modèle de l’appareil et de l’objectif, modification ou non dans un logiciel de retouche, parfois même la localisation... Ces données sont facilement accessibles.

S’il subsiste un doute, l’AFP dispose d’un logiciel, Tungstène, capable de révéler les moindres altérations de l’image.

Mais tragiquement, les vérifications opérées révèlent une évidence, selon Patrick Baz: “D’un côté comme de l’autre, ils n’ont plus besoin de tromper qui que ce soit. Cette guerre est devenue tellement atroce qu’ils n’ont même plus besoin de le faire.”

Une fois l’authenticité avérée de ces images, il reste encore à parcourir la plus grande partie du chemin: les analyser pour comprendre ce qu’elles signifient.

(L'Agence France-Presse, l'une des plus grandes agences de presse au monde, fournit à BFMTV.com un grand nombre des photos publiées sur ce site.)

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