BFM Business : Qu'est-ce qui vous a poussé à vous intéresser autant à Goldman Sachs ?
Marc Roche : Je suis journaliste spécialisé dans la finance depuis le début des années 80. Au cours de ma carrière, Goldman Sachs apparaissait sans cesse dans les plus grandes opérations de fusions-acquisitions, dans le négoce de matières premières. Encore plus après sa cotation à la Bourse de New York en 1999. Mais ce qui m’a interpellé, ce qui la différencie vraiment de ses consœurs, au-delà des activités, c’est sa culture d’entreprise.
Chez Goldman Sachs, on cultive le secret, le mystère. Par exemple, les critères de nomination et la rémunération des dirigeants sont totalement opaques. La tradition de direction bicéphale de la banque semble, elle aussi, faire partie de cette tradition du secret : même les dirigeants de la banque ne sont pas au courant de tout ce qui se pratique en son sein. En ce qui concerne les activités pour compte propre de la banque, aucune information ne filtre : on ne sait pas combien elle gagne, ni sur quoi elle mise.
Avez-vous été confronté à des difficultés pour mener cette enquête sur Goldman Sachs?
Comme pour une mafia ?
Goldman Sachs a-t-elle le pouvoir de faire voter des lois qui la favorise ?
Les autres banques ne disposent pas d'un réseau similaire ?
Est-ce à dire que Mario Draghi, par exemple, donne des informations confidentielles à GS ?
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans les témoignages recueillis ?
Paradoxalement, c’est une absence de réponse, en l’occurrence de Jean-Claude Trichet. Nous avons contacté l’ex-président de la Banque centrale européenne par mail, en lui indiquant bien que nous voulions parler de Goldman Sachs. Il a accepté notre interview. Alors que nous en venons à parler de son successeur Mario Draghi, et que je lui parle des critiques à propos de son passage chez Goldman Sachs, Jean-Claude Trichet disjoncte.
D'un geste de la main, il fait signe à la caméra d'arrêter de tourner. Après un instant de réflexion, il dit de manière abrupte qu’il ne veut pas répondre à cette question. Moi, je m’attendais à ce qu’il me dise que Mario Draghi était un homme intègre et que la question ne se posait même pas, et on serait passé à autre chose. Mais sa réaction est incompréhensible. Tout le reste de l’entretien s’est déroulé dans une ambiance tendue.
Que faut-il changer chez Goldman Sachs ?
Goldman Sachs ne fait rien d’illégal, en tout cas pas plus que les autres banques. Mais nous nous interrogeons sur sa morale, son éthique. Nous considérons que Goldman Sachs a trop de pouvoir, et qu’elle représente les dérives bancaires de ces dernières années. Ainsi, nous pensons que les régulateurs vont dans le bon sens en voulant séparer la banque de détail de la banque de financement et d’investissement.
Nous pensons aussi que Goldman Sachs est en train de devenir une banque normale en se conformant aux nouvelles règles. Une preuve de ce changement d’état d’esprit de la banque : fin 2011, Le Monde publie mon article intitulé "Goldman Sachs s’entiche de l’Europe", évoquant les bénéfices qu'elle pouvait retirer des déboires européens. Elle a demandé un droit de réponse, dans lequel elle revient sur plusieurs points de l’article. C’est un phénomène tout à fait nouveau que la banque, habituellement dédaigneuse et hermétique aux critiques, se justifie, communique pour défendre sa réputation. C’est une bonne chose.
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