"Goldman Sachs n’est pas une mafia mais elle a trop de pouvoir"

Marc Roche, correspondant du Monde à Londres poursuit sa croisade. Déjà en 2009, il avait écrit "La Banque, comment Goldman Sachs dirige le monde". Cette fois, c’est au travers d'un reportage télévisé, coréalisé avec le journaliste Jérôme Frittel, et qui sera diffusé le 4 septembre sur Arte, qu'il décrypte le fonctionnement et les réseaux de "la Firme".

Nina Godart
Le 28/08/2012 à 11:52
Mis à jour le 29/08/2012 à 17:02
Sur la façade du siège de Goldman Sachs, dans le district financier de New York, aucun nom ne figure. (Reuters)

BFM Business : Qu'est-ce qui vous a poussé à vous intéresser autant à Goldman Sachs ?

Marc Roche : Je suis journaliste spécialisé dans la finance depuis le début des années 80. Au cours de ma carrière, Goldman Sachs apparaissait sans cesse dans les plus grandes opérations de fusions-acquisitions, dans le négoce de matières premières. Encore plus après sa cotation à la Bourse de New York en 1999. Mais ce qui m’a interpellé, ce qui la différencie vraiment de ses consœurs, au-delà des activités, c’est sa culture d’entreprise.

Chez Goldman Sachs, on cultive le secret, le mystère. Par exemple, les critères de nomination et la rémunération des dirigeants sont totalement opaques. La tradition de direction bicéphale de la banque semble, elle aussi, faire partie de cette tradition du secret : même les dirigeants de la banque ne sont pas au courant de tout ce qui se pratique en son sein. En ce qui concerne les activités pour compte propre de la banque, aucune information ne filtre : on ne sait pas combien elle gagne, ni sur quoi elle mise.

Avez-vous été confronté à des difficultés pour mener cette enquête sur Goldman Sachs?

Il a été très difficile de trouver des témoins qui acceptaient de parler à visage découvert devant la caméra. Pour le livre, c’était plus facile. Mais, à ma grande surprise, quand on sollicitait, cette fois pour le documentaire, ceux que j’avais interviewés pour l’ouvrage ou des articles, ils nous opposaient des fins de non-recevoir. Plus personne ne voulait parler. Qu’ils travaillent dans une autre banque, qu’ils soient politiciens ou représentants d’une autorité quelconque, l’omerta régnait.

Comme pour une mafia ?

Goldman Sachs n’est pas une mafia, en dépit de l’image quelque peu franc-maçonnique qu’elle peut renvoyer. J’emploie ce terme d’omerta, mais au contraire de ce qu’on essaie régulièrement de me faire dire, il n’y a pas de complot ou de mafia Goldman Sachs. Nous avons d’ailleurs refusé de flouter les visages des témoins interviewés, parce que nous ne voulions pas tomber dans le documentaire conspirationniste à la Michael Moore. Nous essayons simplement de montrer que Goldman Sachs a plus de pouvoir que les autres banques, plus que les politiciens et que l’opinion publique. Qu’elle a trop de pouvoir en fait.

Goldman Sachs a-t-elle le pouvoir de faire voter des lois qui la favorise ?

Non, c’est beaucoup plus subtil que cela. Elle a construit un vaste réseau d’influence, notamment grâce à d’anciens salariés qui occupent aujourd’hui des postes de pouvoir, en Europe ou aux Etats-Unis. Il y a, parmi de nombreux autres, l’actuel président de la BCE, Mario Draghi, ou l’ex-secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson… Bien sûr, Goldman Sachs fait du lobbying, comme toutes les structures qui ont des intérêts à défendre. Mais la vocation première de ce réseau est de permettre à Goldman Sachs d’avoir accès à l’information. Or l’information, dans le monde financier, c’est le nerf de la guerre. Savoir ce qui se passe en coulisse, c’est le pouvoir.

Les autres banques ne disposent pas d'un réseau similaire ?

Beaucoup de banques recrutent d’anciens politiques. Comme par exemple JPMorgan, qui a embauché l’ancien Premier ministre britannique, Tony Blair. Mais il s’agit là surtout de surfer sur la renommée de la recrue. Goldman Sachs, elle, ne s’intéresse pas au prestige. Ce qu'elle recherche, c’est le pouvoir.

Est-ce à dire que Mario Draghi, par exemple, donne des informations confidentielles à GS ?

Ce n’est pas ce que je dis, je n’ai aucune preuve de cela. Ce que je sais, c’est que dans une interview au Monde, Mario Draghi a défendu Goldman Sachs à propos du maquillage des comptes de la Grèce [GS est soupçonnée d’avoir aidé Athènes à masquer une partie de sa dette publique pour qu’elle puisse entrer dans la zone euro, NDLR]. On n’a jamais vu un représentant d’une institution publique défendre une banque privée. Je dis aussi que l’on ne sait pas précisément ce que faisait Mario Draghi entre 2002 et 2005, lorsqu’il était vice-président de Goldman Sachs pour l’Europe. Lui affirme qu’il ne s’occupait pas du risque souverain des pays européens, mais on n’en sait rien.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans les témoignages recueillis ?

Paradoxalement, c’est une absence de réponse, en l’occurrence de Jean-Claude Trichet. Nous avons contacté l’ex-président de la Banque centrale européenne par mail, en lui indiquant bien que nous voulions parler de Goldman Sachs. Il a accepté notre interview. Alors que nous en venons à parler de son successeur Mario Draghi, et que je lui parle des critiques à propos de son passage chez Goldman Sachs, Jean-Claude Trichet disjoncte.

D'un geste de la main, il fait signe à la caméra d'arrêter de tourner. Après un instant de réflexion, il dit de manière abrupte qu’il ne veut pas répondre à cette question. Moi, je m’attendais à ce qu’il me dise que Mario Draghi était un homme intègre et que la question ne se posait même pas, et on serait passé à autre chose. Mais sa réaction est incompréhensible. Tout le reste de l’entretien s’est déroulé dans une ambiance tendue.

Que faut-il changer chez Goldman Sachs ?

Goldman Sachs ne fait rien d’illégal, en tout cas pas plus que les autres banques. Mais nous nous interrogeons sur sa morale, son éthique. Nous considérons que Goldman Sachs a trop de pouvoir, et qu’elle représente les dérives bancaires de ces dernières années. Ainsi, nous pensons que les régulateurs vont dans le bon sens en voulant séparer la banque de détail de la banque de financement et d’investissement.

Nous pensons aussi que Goldman Sachs est en train de devenir une banque normale en se conformant aux nouvelles règles. Une preuve de ce changement d’état d’esprit de la banque : fin 2011, Le Monde publie mon article intitulé "Goldman Sachs s’entiche de l’Europe", évoquant les bénéfices qu'elle pouvait retirer des déboires européens. Elle a demandé un droit de réponse, dans lequel elle revient sur plusieurs points de l’article. C’est un phénomène tout à fait nouveau que la banque, habituellement dédaigneuse et hermétique aux critiques, se justifie, communique pour défendre sa réputation. C’est une bonne chose.

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